L_exp_rience

• Genre : thriller/science-fiction
• Personnages : Lisbeth Gunnarsson, Åke Malmström, Bertil Lackberg, Sinead Madison
• Rating : T
• Statut : terminée
• Longueur envisagée : +/- 10.000 mots

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71 h 49 min

" - entendez, Lisbeth ?"

"Lisbeth, est-ce que vous m'entendez ?"

De ses cinq sens, ce fut l'ouïe dont elle reprit possession en premier. Elle perçut d'abord le bip bip lent et régulier tout près de son oreille - un son familier mais qu'elle ne parvenait pas à identifier. Puis, progressivement, sortant du néant, cette voix. Une voix masculine qui lui répétait la question pour la cinquième fois.

"Lisbeth, est-ce que vous m'entendez ?"

Elle ouvrit les yeux. Sa vision mit un certain temps à s'ajuster. Elle distingua le visage d'un homme penché sur elle ; une quarantaine d'années, les cheveux d'un blond très clair coupés court. Elle connaissait ce en était persuadée.

Plus elle reprenait pied dans la réalité, plus un sentiment de panique menaçait de la submerger. Elle creusa sa mémoire à la recherche de souvenirs. Merde, qu'est-ce que je fais ici ? Elle apercevait le plafond de la pièce, blanc et éclairé par une lumière blafarde. Ou est-ce que je suis ?

Le type blond, lui, ne paraissait pas inquiet. Il s'était agenouillé à ses côtés, posa brièvement une main sur son front, la retira et lui adressa un sourire.

"Bonjours, Lisbeth. Je suis le docteur Åke Malmström. Est-ce que vous vous rappelez de moi ?"

Åke Malmström. Mais oui, évidemment. Le docteur Åke Malmström. Avant qu'elle ait pu répondre, l'homme poursuivit.

"La mémoire va vous revenir très vite. Ce que nous appelons les "trous noirs" sont une conséquence naturelle et inévitable d'un transfert temporel ; ils sont passagers et devraient s'estomper très rapidement. De même pour les éventuels maux de tête - ça va passer."

Elle fixa un moment Åke Malmström, parfaitement immobile. Puis elle se redressa brusquement en position assise.

Un transfert temporel...

Ça y est, je me souviens. Je me souviens !

Mais alors...

Le médecin prit la parole à sa place. "Je vois que vous commencez à vous y retrouver", dit-il en souriant. "Oui, le transfert a été couronné de succès. Lisbeth, vous et moi nous trouvons actuellement soixante ans dans le futur..."

Elle ferma les yeux, laissant sa mémoire lui remémorer les événements. Peu à peu, le puzzle se reconstitua dans sa tête. Åke Malmström hocha la tête avec satisfaction, se leva et désigna la pièce d'un signe de tête. "Bien. Je vous laisse reprendre vos esprits, et je vais tâcher de mettre les autres sur pied. Lorsque tout le monde aura retrouvé ses marques, le colonel Lackberg nous fera son briefing."

Il adressa un dernier sourire à Lisbeth et tourna les talons. Elle regarda autour d'elle. Elle se trouvait dans une pièce blanche et propre, dont le seul mobilier était cinq caissons de plastique transparent. Elle-même était assise dans l'un d'entre eux, comme dans un cercueil - ou une baignoire, pensa-t-elle. A sa gauche, un caisson était vide - celui du docteur Malmström. Contre un autre mur de la pièce, trois autres caissons étaient alignés, occupés par deux hommes et une femme qui, comme elle quelques minutes plus tôt, semblaient émerger de leur sommeil artificiel. Åke Malmström s'occupait à présent du plus âgé des deux hommes. Le colonel Lackberg. Bertil Lackberg, se rappela-t-elle.

Chacun des caissons était équipé d'un moniteur qui mesurait le rythme cardiaque de son occupant - elle comprenait l'origine du bip bip qu'elle avait entendu en premier. Elle baissa les yeux et s'aperçut que des électrodes étaient fixées sur sa poitrine. Elle était vêtue uniquement de sous-vêtements, une culotte et une brassière de l'uniforme réglementaire.

Ne sachant pas trop quelle attitude adopter tant que les autres membres de l'équipe n'étaient pas encore opérationnels, elle resta assise dans son caisson, promenant son regard sur les visages hébétés de ceux que Malmström était en train de réveiller, écoutant le rythme lancinant de son propre coeur retransmis par le moniteur. Elle n'avait plus peur, à présent. C'était même plutôt excitant.

Putain, ça y est. Le transfert à réussi. Cette fois, on y est.

...

71 h 13 min

Le colonel Bertil Lackberg s'éclaircit la gorge. Il était debout au centre de la pièce, vêtu de son uniforme à galons. Il passa une main dans ses cheveux gris coupés ras et évalua ses collègues du regard.

Lisbeth avait elle aussi revêtu son uniforme. Åke Malmström leur avait distribué à tous leurs vêtements, rangés dans un compartiment sous leur caisson respectif. Un pantalon gris, des boots militaires noires, un marcel blanc à dos nageur, et une veste grise assortie au pantalon - personne ne l'avait enfilée pour le moment, mis à part le colonel qui tenait visiblement à montrer ses galons et à signifier qu'il était le chef. Quel con, celui-là.

"Bien, bien", dit Bertil Lackberg en s'adressant au quatre personnes debout en demi-cercle autour de lui. "Je sais que mon discours va vous paraître quelque peu redondant et que vous savez déjà tout ce que je vais vous dire, mais le protocole m'oblige à vous briefer encore une fois sur la mission avant d'entreprendre quoi que ce soit. Les éventuels trous de mémoire dont vous êtes victimes seront ainsi comblés, du moins je l'espère."

"On a déjà été briefés une centaine de fois avant le transfert", murmura la fille à la droite de Lisbeth, plus pour elle-même qu'à l'adresse du colonel. Heureusement, ce dernier ne parut pas l'entendre. Lisbeth acquiesca distraitement d'un signe de tête.

"Bien", répéta Lackberg. "Comme vous devez maintenant le savoir, notre transfert temporel a réussi. Mesdames et messieurs..." Il gonfla la poitrine d'un air important. "J'ai l'honneur de vous annoncer que nous avons... disons atterri avec succès en l'an 2081."

Ses propos furent acclamés par les brefs applaudissements de ses auditeurs. L'excitation qui régnait dans l'air était presque palpable. Lackberg patienta quelques secondes puis désigna un écran plat fiché dans le mur derrière lui.

Departure : 26 september 2021, 2:37 p.m.
Arrival : 26 september 2081, 10:21 a.m.
Current status : succeeded
Time remaining : 71:10:53':44"

"Comme vous le voyez, nous avons fait un saut d'exactement soixante ans en avant, soit exactement ce que nous avions calculé. Le transfert a été couronné de succès jusqu'au jour près, ce qui est une première en matière de sauts temporels. Nous sommes donc le 26 septembre 2081."

Il montra du doigt la dernière ligne affichée sur l'écran. Les secondes et les centièmes défilaient, imperturbables. "Un chronomètre", déclara-t-il à l'assemblée.

Sans blague, pensa Lisbeth.

"Comme vous le voyez, il suit un décompte de 72 heures, sur lequelles il nous reste 71 heures et 10 minutes. Au terme de ces 72 heures, chacun d'entre nous devra être de retour dans son caisson, pour le transfert qui nous ramènera au présent. Vous en avez été informés auparavant, mais j'insiste : il est essentiel que nous ayons tous regagné nos places d'ici la fin du compte à rebours." Il fit une pause. "Je n'ai pas envie de penser à ce qui se passerait dans le cas contraire."

Bertil Lackberg leva le poignet gauche et retroussa la manche de sa veste, laissant apparaître la montre ultra-plate au cadran carré qui entourait son poignet. "Vous allez tous recevoir une montre comme celle-ci", dit-il. "Elle affiche le même décompte que l'écran. Elle vous avertira par signal sonore lorsque l'heure sera venue de regagner cette pièce... Ne la retirez sous aucun prétexte."

Lackberg étudia quelques instants son équipe en silence, faisant les cent pas dans la petite salle, puis reprit la parole. "Bien. Maintenant que la règle cruciale a été éclaircie, laissez-moi vous rappeler la raison pour laquelle vous êtes... nous sommes ici."

A la droite de Lisbeth, la fille dansait d'un pied sur l'autre, visiblement en train de perdre patience. Lisbeth elle-même n'écoutait que d'une oreille, en jouant machinalement avec une mèche de ses cheveux roux. On sait déjà tout ça. On connaît ça par coeur, colonel. Elle avait hâte de sortir de cette pièce à la lumière blafarde, hâte de voir l'air libre. Hâte de commencer.

Malheureusement, Bertil Lackberg paraissait bien décidé à terminer son exposé. "Notre mission tient en trois mots", disait-il. "Observer, analyser, comprendre." Il se racla la gorge avant de poursuivre. "Comme vous le savez, nous sommes envoyés par le service du Maintien de l'Ordre Mondial de l'ONU. Notre but est d'établir un bilan de l'état de notre monde, soixante ans après notre ère. Maintenant, ne perdez jamais de vue ce que je vais vous dire..."

Il avait élevé la voix. Lisbeth pensa que l'homme serait doué en politique. Il savait parler.

"Nous ne savons pas ce qui nous attend une fois que nous aurons quitté cette pièce. Nous ne connaissons pas les avancées scientifiques, technologiques ou biologiques que peut avoir connu le monde. Nous n'avons pas idée de la situation politique et économique du pays en 2081."

Åke Malmström s'éclaircit la gorge et leva une main. "C'est précisément pour ça qu'on est envoyés, non ?"

La fille à côté de Lisbeth sourit. Le colonel Lackberg lança un regard froid à Malmström. "Exactement, docteur. Ce que je veux vous dire, c'est que notre mission est d'observer, et non d'intervenir. peu importe ce qui nous attend dehors, peu importe la situation, nous n'avons pas le droit d'interférer dans le déroulement de notre propre futur. On regarde, on prend note, et on fait un compte-rendu à notre retour. Est-ce que c'est clair ?"

Il attendit les hochements de tête de ses interlocuteurs et reprit : "Nous sommes envoyés à titre préventif. Notre rapport fait à l'ONU servira de point de repère, et aura une importance considérable sur les décisions futures. Si le monde de 2081 se trouve dans un état déplorable, alors le but de l'ONU sera d'éviter d'en arriver là... Modifier le présent pour changer le futur, en somme."

L'homme debout aux côtés d'Åke Malmström secoua lentement la tête. "C'est surréaliste", dit-il.

"C'est politique", rectifia Lackberg. "J'ai bien conscience que ce saut temporel peut sembler fou, mais vous y avez été préparés. Vous vous êtes entraînés pendant des semaines..."

"Presque un an, en fait", coupa Lisbeth.

"Oui. Raison de plus. Vous savez comment réagir, vous avez été préparés à chaque éventualité. Gardez votre sang-froid, et il n'y a aucune raison que la mission se passe mal. Pour terminer, je voudrais faire le tour des présentations..."

Bertil Lackberg se dirigea vers le docteur Malmström et lui passa un bras autour des épaules, abandonnant ses manières militaires. "Åke Malmström est notre médecin", déclara-t-il comme s'il livrait à l'équipe des informations inédites. "Il a travaillé pour l'ONU pendant quinze ans."

Malmström hocha la tête et sourit à l'assemblée. Lisbeth lui rendit son sourire. Elle s'entendait bien avec Åke Malmström - ils se connaissaient depuis presque cinq ans.

Le colonel désigna ensuite la fille à côté de Lisbeth. Cette fois, il se garda de manifester sa sympathie et se contenta de la montrer du doigt. "Sinead Madison est anthropologue. Elle s'est notamment rendue célèbre en Écosse pour la rédaction de plusieurs ouvrages sur la sociopolitique."

Sinead Madison, une grande blonde aux longs cheveux bouclés, inclina la tête en un salut mi-flatté, mi-moqueur. Elle avait une cinquantaine d'années, des yeux presque noirs et un teint bronzé qui amenèrent Lisbeth à se demander si sa blondeur était naturelle.

"Lisbeth Gunnarsson", poursuivit Bertil Lackberg, "est biologiste. Elle a travaillé pour l'Institut de Génétique et de Biologie Moléculaire de Stockholm pendant dix ans." Déjà, songea Lisbeth. Elle allait avoir trente-quatre ans dans quelques mois. Enfin là tout de suite, j'en aurais plutôt quatre-vingt-treize. On est en 2081.

Ouaouh.

"Et enfin, Alex Cawley est physicien", disait Lackberg en s'approchant du dernier occupant de la pièce. Il paraissait avoir le même âge que Åke Malmström, des cheveux châtains et des lunettes à épaisse monture noire. "Il nous vient tout droit de Boston, où il donne des cours à l'université en parallèle de son travail en laboratoire... Il a déjà travaillé pour plusieurs missions de l'ONU."

"En effet", dit Cawley. "Mais celle-ci est de loin la plus fascinante que j'aie vécue."

"A qui le dites-vous", sourit le colonel. "C'est une grande première pour nous tous - pour l'humanité entière, en fait. Nous sommes les pionniers du voyage temporel, messieurs-dames."

Et on est vachement bien payés pour, pensa Lisbeth Gunnarsson. Le Socialdemokratiska Arbetarepartiet, gouvernement suédois actuellement au pouvoir, l'ONU et la SÄPO, la police de sécurité suédoise, s'étaient donné le mot et avaient décidé de donner à chacun des volontaires une somme de 3 millions de couronnes [= 300 000 €, NdA]. De quoi vivre confortablement pendant un bon laps de temps une fois la mission accomplie.

Lisbeth s'était demandé si un tel dédommagement sous-entendait que la mission était particulièrement dangereuse, ou si l'État avait simplement été généreux. Le ministre de la Défense, Sten Tolgfors, avait insisté sur l'importance de rémunérer les "cobayes" de l'expérience - après tout, les informations que son équipe allait rapporter leur seraient fort utiles, à eux comme aux services secrets. L'avenir politico-économique de la Suède et par extention du monde entier serait remodelé en fonction des résultats de la mission.

"Bon", dit Bertil Lackberg. "Tout cela est bien beau, mais les heures tournent" - il désigna le chronomètre qui défilait sur l'écran derrière lui - "et nous avons du pain sur la planche. Alors..."

Il se dirigea vers l'un des caissons vides, s'agenouilla et tira une mallette noire d'un compartiment de rangement logé en-dessous. Il la posa sur le rebord du caisson et l'ouvrit. Il en tira une boîte plate qui contenait quatre montres à cadran carré. "Une pour chacun", dit-il en agitant les montres en l'air. Lisbeth s'approcha, prit l'une d'elles et l'attacha à son poignet. Les chiffres rouges indiquaient 70 : 51 : 22' : 06".

Elle jeta un coup d'œil au contenu de la grande mallette. A l'intérieur, bien rangées dans des compartiments molletonnés, des armes. Elle avait momentanément oublié que la mission exigeait que chaque participant soit armé... Elle se souvenait des cours de tir, à présent.

Lackberg parut surprendre son regard, car après avoir distribué les montres à Madison, Malmström et Cawley, il plongea la main dans la mallette et en sortit l'une des armes en chrome gris.

"Un désintégrateur laser", déclara-t-il en retournant l'objet dans sa main. "Vous avez appris à vous en servir, mais s'il vous plaît, n'oubliez pas les règles. Cette arme ne doit servir qu'en cas extrême, dans un cadre de légitime défense. J'ose croire que personne n'aura à en arriver là."

Lisbeth l'espérait aussi. Utiliser une arme sur un stand de tir était une chose, la retourner contre un homme en était une autre.

"Je sais que vous êtes probablement tendus", poursuivit Lackberg. "Nous nous trouvons dans une situation pour le moins inhabituelle, mais vous ne devez pas perdre votre calme. Vous êtes parfaitement entraînés, alors ne laissez pas vos nerfs et votre stress prendre le dessus. Ne dégainez pas sans raison. Je vous rappelle que le port d'arme était, aux dernières nouvelles, interdit en Suède... Alors dissimulez ces pistolets sous votre uniforme, ne le laissez pas apparent."

"Peut-être qu'en 2081, tous les Suédois se baladent avec un flingue dans la poche, comme aux États-Unis", observa Alex Cawley, à moitié sérieux.

"Peut-être." Bertil Lackberg haussa les épaules. "Nous ne pouvons rien exclure. Le monde que nous nous apprêtons à découvrir nous réserve sans aucun doute quelques belles surprises..."

Il tendit l'arme à Sinead Madison, qui se tenait le plus près de lui, et distribua aux autres le restant des pistolets. Lisbeth Gunnarsson étudia l'objet avec un mélange de fascination et d'horreur, et pria de ne pas avoir d'occasion de le sortir de sa poche.

"Bon..." fit Malmström. "Je crois qu'il ne nous reste plus qu'à y aller..."

"Tout le monde est équipé ?" demanda Lackberg comme s'il ignorait qu'il venait de distribuer lui-même ledit équipement. Des hochements de tête approbateurs lui répondirent. Lisbeth vit Alex Cawley glisser son désintégrateur dans l'arrière de son pantalon. Comme les bandits à la télé. Faute de meilleure idée, elle l'imita.

"Bien." Bertil Lackberg paraissait légèrement nerveux. "Rappelez-vous des règles, observez, restez discrets, restez ensemble. Tout le monde est prêt ? Allons-y." Il se dirigea vers la porte de la petite pièce blanche et passa sa montre devant le lecteur digital. La montre servait de badge d'accès à la salle des caissons. Le colonel laissa passer son équipe, et referma la porte de la même façon une fois que tous se furent rassemblés à l'extérieur, dans un couloir du même blanc stérile que le lieu qu'ils venaient de quitter.

Lisbeth prit une profonde inspiration, tentant en vain de calmer son excitation, son impatience - et une petite dose d'inquiétude, elle devait bien se l'avouer.

"Mesdames, messieurs..." - Lackberg reprit le ton cérémonieux qu'il avait utilisé au début de son briefing - "... à nous le Stockholm de 2081 !"

...

70 h 34 min

Dehors, il faisait froid. Le vent soufflait fort et balayait les feuilles mortes, tombées au pied des arbres plantés sur les trottoirs de chaque côté de Fredsgatan. Lisbeth Gunnarsson frissonna, malgré ses vêtements supposément faits de matières parfaitement isothermes. Tu parles.

Dès qu'elle avait mis le pied dans la rue, dès qu'elle avait franchi la porte à double battant du numéro 76 de Fredsgatan, Lisbeth avait senti que quelque chose n'allait pas. Elle n'avait pas identifié quoi, mais à la tête de ses coéquipiers, elle avait constaté qu'elle n'était pas la seule dans ce cas.

Le petit groupe se tenait sur le trottoir d'une rue commerçante et habituellement très fréquentée. Lisbeth avait l'habitude de faire ses courses dans le centre commercial à l'angle de Fredsgatan et de Akademigränd. A tout heure de la journée, les magasins étaient ouverts, les voitures allaient et venaient, les gens marchaient et bavardaient, les vélos roulaient.

Mais la scène qui se déroulait sous les yeux inquiets de l'équipe du colonel Bertil Lackberg n'avait rien, rien à voir avec l'habituelle Fredsgatan.

Les magasins étaient toujours là. En soixante ans, ils avaient changé, mais ils étaient toujours présents. Les voitures aussi étaient là, garées sur les deux côtés de l'avenue. Beaucoup plus modernes que les voitures de 2021. Des formes épurées, minimalistes. C'est de la science-fiction, bordel. Un vélo était attaché à un lampadaire, juste à la droite de Lisbeth. Un vélo électrique, à en juger par la batterie fixée sur l'arrière de la selle. En jetant un regard autour d'elle, elle ne nota pas de changements significatifs dans l'architecture des immeubles environnants. Une maison moderne, tout en verre, s'élevait là où elle n'avait connu qu'une étendue d'herbe.

Le tout aurait ressemblé à une scène anodine de la vie quotidienne de l'an 2081, sans surprises particulières. Si ce n'était que Fredsgatan était entièrement dépourvue de population.

Le silence était écrasant. Mis à part le souffle du vent dans les arbres, il était complet. Pas un chant d'oiseau. pas un cri, une parole ou un rire au loin. Pas un bruit de circulation, tramway, voiture ou avion survolant Stockholm. Pas de claquement de talons sur le trottoir pavé.

Rien.

La rue était désespérément privée de vie humaine. Tout semblait à l'arrêt, comme abandonné depuis des siècles. Quelques enseignes lumineuses brillaient encore, la plupart étaient éteintes.

Sinead Madison finit par prendre la parole d'une voix quelque peu tremblante et demanda à voix haute ce que Lisbeth, et probablement chacun des autres, pensaient tout bas.

"Qu'est-ce qui se passe, bordel ?"

Personne ne répondit. Lisbeth lut l'inquiétude sur le visage d'Åke Malmström, qui se tenait à côté d'elle, les bras croisés sur la poitrine pour se protéger du froid. Bertil Lackberg ouvrit la bouche, sembla vouloir dire quelque chose, puis se ravisa. Finalement, ce fut Alex Cawley qui s'éclaircit la gorge et prit la parole.

"Il y a certainement une explication à tout ça", déclara-t-il d'une voix qui se voulait rassurante. "Il y a forcément une raison à cette... cette absence totale de gens. Tout Stockholm ne s'est pas vidée de ses habitants, quand même."

Lackberg acquiesça vigoureusement, apparemment soulagé que quelqu'un se soit décidé à entamer la conversation. "Évidemment", dit-il. "Ce n'est pas en restant ici à ne rien faire que nous allons trouver quelqu'un. Allons chercher."

Lisbeth regarda le ciel. Il était gris, chargé de nuages qui semblaient sur le point d'exploser en averses. Le paysage était désespérément morne. Elle avait la sensation d'évoluer dans une ville fantôme. Elle essaya de déterminer l'heure de la journée, mais le soleil était masqué par les nuages. Puis elle se rappela de ce qu'indiquait l'écran, dans la salle des caissons : "Arrival : 10 : 21 am". Dix heures du matin. Normalement, il y a foule sur Fredsgatan, à cette heure-là. Cette découverte ne fit que l'inquiéter davantage.

Allez, ne panique pas. On va trouver des gens et leur demander ce qui se passe.

Bertil Lackberg désigna le bout de la rue du doigt. "Le mieux, c'est d'aller vers le centre-ville, vers Norrmalm. Il y aura forcément quelqu'un." Ici, c'est déjà le centre-ville, songea Lisbeth. C'est complètement anormal.

Lackberg se mit en route, suivi de près par Cawley et Sinead Madison. Malmström resta un peu en retrait, avec Lisbeth.

Ils longèrent Fredsgatan vers le nord, en direction du centre de Stockholm. Lisbeth étudia les devantures des magasins devant lesquels ils passaient. Ils étaient fermés. Les vitrines étaient poussiéreuses, visiblement non renouvelées depuis longtemps. Les stores métalliques étaient baissés pour la plupart.

"Personne n'est venu s'occuper de ses boutiques depuis des mois", fit-elle remarquer à Malmström. Celui-ci s'approcha de la vitrine la plus proche - un magasin de vêtements pour hommes - et hocha la tête, l'air songeur. "T'as raison. Ils sont dans un état dégueulasse."

"Åke, j'aime pas ça. On dirait que tout est abandonné."

Åke Malmström ne répondit pas. Lui non plus n'était pas rassurer, en en juger par ses traits tirés.

"Ne vous inquiétez pas", lança Lackberg en se retournant vers eux. Il n'avait rien perdu de la conversation. "Ne vous inquiétez pas".

C'est son rôle de nous rassurer, pensa Lisbeth. En réalité, il a autant la trouille que nous tous.

Elle haussa les épaules, lança un regard indulgent au colonel et reprit sa marche, pelotonnée dans sa veste.

 ...

69 h 11 min

Il n'y avait personne dans le quartier de Norrmalm. Les commerces étaient tous fermés. Les voitures étaient sagement garées sur les trottoirs ou dans des parkings. Aucun tramway ne circulait sur l'axe de Sveavägen. Aucun chien n'aboyait, aucun oiseau n'émettait le moindre son.

Et bien sûr, aucune présence humaine.

Sinead Madison s'était laissée tomber sur un banc, anéantie. Ce n'était plus la peine de faire semblant, à présent. Plus la peine d'explorer une énième rue en espérant croiser un être vivant. Lisbeth Gunnarsson lut sur les visages de ses compagnons qu'ils avaient tous réalisé et admis l'innacceptable vérité : le Stockholm de 2081 était désert.

Ils avaient parcouru des centaines de rues. Sonné aux portes des immeubles, frappé aux devantures des magasins. Hurlé "Oho, il y a quelqu'un ?" à tue-tête, les mains en porte-voix, debout au milieu d'une avenue. Rien. Le silence oppressant, le vent qui tourbillonnait, les gouttes de pluie qui tombaient par intermittence.

Rien.

Åke Malmström s'assit aux côtés de Sinead. Personne ne parlait. Alex Cawley, les lèvres serrées, jouait nerveusement avec la crosse de son arme, qu'il avait sortie par précaution - précaution inutile, puisqu'il n'y avait rien ou personne à tuer.

Lisbeth pensait à ces films de science-fiction qu'elle affectionnait. Ces mondes post-apocalyptiques, désertés, à la rigueur habités par quelques zombies mutants. La Suède semblait, d'une façon ou d'une autre, avoir vécu sa propre apocalypse.

Et c'est seulement soixante ans après notre ère, songea-t-elle, et cette pensée lui noua le ventre. Qu'est-il arrivé à notre monde pour qu'en soixante ans, l'humanité l'ait déserté ?

"Vous pensez que ça s'étend jusqu'où ?"

C'était Alex Cawley qui avait posé la question. "Comment ça ?" demanda Lisbeth.

"Je veux dire, jusqu'où il n'y a personne. Juste Stockholm ? La Suède entière ? L'Europe ? Le monde ?"

"Merde, Cawley", coupa sèchement Lackberg. "Ne nous déprimez pas."

Cawley haussa les épaules. "On doit essayer de savoir. On doit faire un rapport, je vous rappelle."

Et quel rapport, pensa sombrement Lisbeth. Ils vont être contents, à l'ONU, quand on leur annoncera que dans soixante ans, le monde n'existera plus.

 ...

67 h 45 min

Faute d'une meilleure idée, ils avaient continué à marcher. A appeler. A sonner. Les rues se succédaient, vides et mortellement calmes. Ils avaient remonté Norrlandsgatan jusqu'à l'imposant boulevard central, Birger Jarlsgatan. Les rails de tramway longeaient le grand axe, mais aucune trace d'activité récente n'était à voir. En se penchant sur les rails, Bertil Lackberg constata qu'ils étaient rouillés.

Ils traversèrent Birger Jarlsgatan et entrèrent dans Humlegården, le grand parc qui s'étendait de l'autre côté. "On trouvera peut-être au moins des animaux", avait lancé Sinead Madison sans grande conviction. Elle tremblait, de froid ou peut-être de peur.

Ils ne trouvèrent pas d'animaux. Les allées étaient désertes. Les poubelles étaient en partie pleines. Des conserves, des canettes, des boîtes d'aliments. Malmström ramassa un pot de yaourt vide et lut la date de péremption. "A consommer de préférence avant le 21 juillet 2059".

"Ce yaourt a été jeté ici il y a plus de vingt ans", dit-il. Lisbeth se mordit la lèvre. Elle avait l'étrange sensation de vivre un cauchemar.

Sinead Madison s'était éloignée des autres pendant l'examen du pot de yaourt. Lisbeth l'avait perdue de vue et se retourna violemment lorsqu'elle l'entendit hurler.

Bertil Lackberg fit volte-face et attrapa son arme - vieille habitude de militaire, nota Lisbeth. Le colonel se lança vers le sommet de la petite colline couverte de gazon, depuis laquelle venait le cri. Lisbeth Gunnarsson lui courut après, le cœur battant à tout rompre.

Lorsqu'elle parvint en haut de la colline, elle faillit s'évanouir.

De l'autre côté, la pente redescendait doucement. En bas du petit promontoire, quelqu'un avait creusé une gigantesque fosse dans la terre meuble. Le trou faisait bien la taille d'un terrain de tennis et au moins cinq mètres de profondeur.

Mon dieu.

Au fond de la fosse étaient entassés des cadavres. Pas un, pas dix, mais des centaines. Par couches entières, ils étaient allongés là, grossièrement alignés. Une partie avait été recouverte de terre, laissant toutefois le travail inachevé. La plupart était encore parfaitement visibles. Ils étaient tantôt nus, tantôt habillés dans ce qui semblait être des vêtements de la vie quotidienne, jeans, manteaux, pulls, bottes.

Lisbeth se détourna, une main devant la bouche. Elle crut qu'elle allait vomir, ferma les yeux, respira à fond. La nausée passa. L'odeur aux abords de la fosse était insoutenable. L'image des morts flottait devant ses yeux. Certains étaient à moitié décomposés, ou le corps couvert de plaques violacées.

Elle se rappela les documentaires sur les camps de concentration nazis, en Allemagne. C'était la seule chose à laquelle elle pouvait comparer la scène qu'elle venait de voir.

Sinead Madison vomit dans l'herbe, à côté d'elle. Alex Cawley la prit dans ses bras. Malmström, lui, restait pétrifié, le regard tourné vers la scène cauchemardesque. Bertil Lackberg avait rangé son désintégrateur laser et se tenait le visage dans les mains. Lisbeth entendit Sinead pleurer. Elle-même tremblait de tous ses membres.

Qu'est-ce qui s'est passé ici, nom de dieu ? Qu'est-ce qui s'est passé ?"

 ...

59 h 38 min

Ils avaient tout d'abord pensé regagner leur salle blanche. Ils avaient tous faim et soif et étaient épuisés. Puis Bertil Lackberg avait secoué la tête. Non, ils n'iraient pas s'enfermer dans la pièce aux caissons. Ils tenteraient de pénétrer dans une habitation à l'extérieur. "Il faut qu'on sache ce qui est arrivé. Ce n'est pas dans notre petite salle protégée qu'on trouvera des indices."

Du coup, ils étaient entrés dans une maison. C'était Åke qui l'avait aperçue, dans une allée chic qui longeait Humlegården. Un hôtel particulier, tout en verre - le verre semblait être la nouvelle mode en matière de construction -, avec une structure en acier chromé. L'heure n'était plus au respect des lois et de la politesse. Lackberg avait brisé un carreau de la baie vitrée donnant sur la rue, et ils y avaient établi leurs quartiers pour la nuit.

Lisbeth n'arrivait pas à se sentir coupable d'entrer ainsi par effraction. Elle avait la désagréable certitude que personne, plus jamais, ne se soucierait de cette maison. Peut-être les habitants se trouvaient-ils à présent dans cette horrible fosse commune, là-bas dans le parc.

Aucun d'entre eux ne s'était trop soucié de ne rien toucher dans la maison. Ils s'étaient installés sur le canapé de l'immense salon, avec vue sur Sturegatan et les maisons d'en face. Les aliments du réfrigérateur étaient tous périmés depuis longtemps, à l'image du pot de yaourt trouvé par Malmström. Alex Cawley avait réussi à dénicher quelques conserves dans un placard, et un ouvre-boîte dans un tiroir de la cuisine ; ils s'étaient nourris d'anchois et de fruits au sirop. Personne n'avait faim, de toute façon.

Sinead Madison et le colonel parlaient à vois basse. Sinead paraissait traumatisée. Malmström était assis en face d'eux, en silence. Alex et Lisbeth avaient décidé de fouiller la maison à la recherche d'indices - n'importe quoi qui puisse les aider à comprendre la situation aberrante dans laquelle ils se trouvaient.

Lisbeth trouva le journal dix minutes plus tard. Il était rangé avec une pile de magazines et d'anciens journaux dans les toilettes du premier étage. Un numéro d'Aftonbladet, daté du 8 novembre 2056. Elle lut l'article de la première page et ouvrit de grands yeux.

"Le gouvernement actuel s'inquiète, depuis quelques temps, de la montée en puissance du parti d'extrême-droite Nationaldemokraterna. En effet, après avoir passé la barre des 4% qui lui permettait, l'année dernière, de prendre un siège au Rikstag (= siège du gouvernement suédois, NdA), le parti nationaliste continue à grimper dans les sondages de manière fulgurante.

La raison principale de ce soudain succès auprès de la population suédoise est, comme on le sait, la découverte du vaccin contre le très dangereux virus H2C5, pandémie qui frappait l'Europe entière et à laquelle le parti à trouvé un frein. Les laboratoires financés par la Nationaldemokraterna sont en effet à l'origine du vaccin permettant d'endiguer le fléau qui avait fait plusieurs milliers de morts en Europe sur les six derniers mois.

Alors que les habitants de Suède, soulagés, votent en masse pour le parti d'extrême-droite, le gouvernement, lui, tente d'empêcher son ascension au pouvoir, qui, selon le Premier Ministre Fredrik Reinfeldt, serait 'une régression considérable et un danger potentiel pour la liberté des Suédois'."

Lisbeth relut trois fois l'article, assise sur le couvercle des toilettes. Virus. Le mot semblait ressortir du reste, briller au milieu des lettres noires qui couvraient la première page d'Aftonbladet.

Virus.

Elle revit les morts entassés dans Humlegården. Et s'il y avait un lien ? Si un virus était à l'origine de la disparition de toute âme vivante ?

Après tout, c'était la seule explication possible. Les bâtiments n'étaient pas abîmés, la nature n'avait pas été affectée. Seuls les hommes, et à priori les animaux, semblaient avoir disparus de la surface de la planète. Disparus ou jetés dans la fosse, pensa-t-elle.

"Un virus ?" Åke Malmström plissa les yeux et lut l'article. Lisbeth leur avait fait part de sa découverte. "Ce n'est pas impossible." Il avait répété ce qu'elle avait pensé quelques instants auparavant.

"Ça ne colle pas", fit remarquer Cawley. "Le virus dont ils parent a été anéanti par ce fameux vaccin, inventé par les laboratoires financés par ce putain de parti nazi. Ils en parleraient si la pandémie avait tué l'humanité entière."

C'était vrai. Le journal annonçait clairement que le virus avait été évincé. C'était la raison pour laquelle les gens avaient voté pour le parti Nationaldemokraterna. Il leur fallait ça pour prendre le pouvoir, ces cons. Se prendre pour les sauveurs de l'humanité.

Enfin, ils le sont, en quelque sorte, songea-t-elle. Mais pas pour longtemps. Ils n'avaient pas prévu que le monde de 2081 serait vide de toute présence humaine. Et là, y a un vaccin pour les faire revenir ?

 ...

65 h 22 min

Bertil Lackberg prit une profonde inspiration. "Écoutez ça", murmura-t-il, le souffle court.

Il avait passé les deux dernières heures à fouiller le deuxième étage de la maison, à la recherche d'autres indices, articles de journaux et autres. Sur le point de se décourager, il avait finalement trouvé un vieux numéro de l'Espressen.

Lisbeth nota la panique dans sa voix. L'excitation aussi. Qu'est-ce que t'as trouvé, colonel ?

"Le journal date de fin 2058", dit Lackberg. "Je vous la fais courte, mais en gros, voilà ce que ça raconte : "Deux ans après la campagne de vaccination menée contre le mortel virus H2C5, le parti Nationaldemokraterna et par extension la Suède entière sont bien forcés de se rendre à l'évidence : le vaccin a été, à long terme, un échec. Après des premiers mois prometteurs et une réduction considérable du nombre de malades, la pandémie s'est propagée à une vitesse bien supérieure aux capacités des médecins à immuniser la population. Des cas de H2C5 ont été détectés aux États-Unis, en Afrique du Nord et en Corée. Les victimes se comptent désormais par centaines de milliers. Plusieurs membres du gouvernement suédois sont décédés, dont le Premier Ministre Fredrik Reinfelt..."

"Et ça continue", dit Bertil Lackberg.

Lisbeth resta pétrifiée. Échec de la campagne de vaccination. Voilà, on a l'explication. C'est ce putain de virus H2C5 qui a tué le monde entier. Elle tremblait. Ses coéquipiers étaient tous immobiles, digérant les paroles de Lackberg. Lisbeth finit par lui prendre le journal des mains, doucement. Sur la deuxième page, il y avait une photo. On aurait dit un extrait de film d'horreur. La photo, en couleurs, avait quelque chose de macabrement esthétique.

Une femme en robe blanche était agenouillée sur le sol, dans une pièce aux murs de brique rouge. On ne voyait pas son visage, masqué par une abondante chevelure rousse. Sur ses bras, on devinait des plaques rouges, comme une éruption cutanée.

La légende disait : "Maria Östergalven, danseuse contemporaine de l'opéra de Göteborg, a appris ce matin qu'elle était touchée par le virus. Sitôt sortie de chez le médecin, la jeune femme a tenté de mettre fin à ses jours. On l'a retrouvée, les poignets ouverts, dans le sous-sol de son pavillon de la banlieue de Göteborg. Elle a pu être retrouvée et sauvée par son mari, Per-Axel Östergalven, mais elle sait que ses jours sont désormais comptés."

Lisbeth déglutit. Quelle horreur. La fille semblait si pure, si belle, dans cette robe en tulle d'un blanc éclatant. Elle ressemblait à une mariée, seule au milieu du décor sordide du sous-sol dans lequel avait été prise la photo.

Elle tourna la page et trouva un flyer attaché par des agrafes au pli central du journal. "Précautions contre le virus H2C5", annonçait le titre.

Elle lut en diagonale. Il y avait des petits dessins expliquant qu'il fallait se laver les mains, porter des gants et un masque. Le virus se transmettait par le simple contact. Puis il y avait la liste des symptômes. Fièvre soudaine et aigüe. Migraines. Plaques rouges sur le corps. Nausées.

La totale.

Elle laissa tomber le flyer. Comme ce bout de papier paraissait dérisoire, à présent que la mort avait fait son œuvre partout. Il était déjà bien trop tard, au moment où ces mots avaient été imprimés. Le vaccin n'avait servi à rien, si ce n'était à projeter les néo-nazis au pouvoir.

Lisbeth Gunnarsson retourna s'asseoir sur le canapé en silence. Elle aurait encore été vivante, avec un peu de chance, en 2081. Elle aurait été vieille. Elle aurait attrapé le H2C5, comme tous les autres. Elle serait morte. On l'aurait peut-être enterrée sommairement dans la fosse du parc, là dehors.

Elle comprenait l'existence de la fosse, à présent. Plus de place dans les cimetières. Peut-être aussi volonté d'incinérer les corps, pour éliminer le virus. Elle s'imaginait qu'il devait y avoir mille autres fosses du même genre, dans les différents espaces verts de la ville. Elle avait de nouveau la nausée.

...

58 h 05 min

Bertil Lackberg les avait réveillés tôt le matin. Ils s'étaient endormis sur les meubles du salon, trop anéantis pour songer à se coucher dans les lits à l'étage. Lisbeth avait passé une nuit quasi-blanche. A chaque fois qu'elle avait jeté un œil en direction d'Åke Malmström, celui-ci avait les yeux ouverts, lui aussi. Personne n'avait dû dormir plus de trois heures, à en juger par les visages pâles et les yeux cernés qu'ils affichaient le lendemain matin.

Lackberg avait frappé dans ses mains, visiblement impatient. Il avait à peine attendu que ses compagnons aient émergé de leur semi-sommeil pour prendre la parole.

"J'ai réfléchi toute la nuit", annonça-t-il de but en blanc.

"Ah, vous aussi", dit Alex Cawley.

Le colonel choisit de l'ignorer. "J'ai réfléchi toute la nuit et je me suis dit qu'il y avait une chose qu'il fallait que l'on fasse." Il s'appuya contre le dossier du canapé et passa une main dans ses cheveux gris. "Aller visiter les bureaux de la Nationaldemokraterna."

"Quoi ?" demanda Sinead Madison, la bouche pâteuse.

"N'oubliez pas pourquoi nous sommes là. Nous devons ramener un rapport à l'ONU. Donc, nous devons essayer de déterminer exactement l'origine et les propriétés du virus. Plus on en saura, plus l'ONU aura de chances de faire en sorte que ça n'arrive jamais, vous comprenez ?"

Lisbeth hocha la tête. L'idée était bonne.

"Puisque c'est ce parti d'extrême-droite qui a trouvé le vaccin, il doit être bien renseigné sur le virus", poursuivit Bertil Lackberg. "Si on parvient à avoir accès à leurs dossiers, leurs ordinateurs ou que sais-je, on risque de trouver tout un bilan scientifique sur la recherche au vaccin."

Malmström toussota. "Ce sont les laboratoires qui ont ces infos", dit-il. "Pas les bureaux du parti."

"Je pense qu'ils en ont une copie." Lackberg réfléchit quelques instants. "Ce sont eux qui supervisaient les recherches, non ? Ils doivent avoir une base de données avec toutes les précisions, même les recherches des labos."

"Et comment on trouve les bureaux de Nationaldemokraterna ?" La question venait de Sinead, visiblement sceptique.

Lackberg sourit faiblement. "Je suis colonel, Madison. Je connais un certain nombre de choses sur la politique de notre pays - même sur l'extrême-droite. A moins que les locaux se soient déplacés depuis soixante ans, je sais où trouver les bureaux du parti."

...

56 h 30 min

Lisbeth Gunnarsson pensa que dans leur malheur, ils avaient quand même eu de la chance. D'abord, ils avaient pu rassembler ces journaux, qui leur avaient appris ce qui s'était passé. Et à présent, voilà qu'ils pénétraient sans difficulté particulière dans le quartier général du parti Nationaldemokraterna.

Ils avaient marché pendant une heure sous une pluie battante, emmitouflés dans leurs vestes - décidément, les vêtements n'étaient pas aussi isothermes qu'on le leur avait fait croire -, suivant les pas pressés de Bertil Lackberg. Apparemment, le fait de savoir quoi faire, de prendre une initiative, avait regonflé le moral du colonel. Il les avait guidés jusqu'au quartier huppé de Stallarholmen, puis jusqu'au numéro 186 de Kungsgatan. Là, à côté d'une porte en bois sculpté, une plaque dorée indiquant que l'immeuble abritait les bureaux du parti.

Lackberg avait adressé un sourire triomphant à ses équipiers. La porte était fermée, évidemment, mais Alex Cawley ne perdit pas de temps et découpa un trou dans le bois à l'aide de son désintégrateur laser. Ils pénétrèrent dans une cour bétonnée, pas si chic qu'on aurait pu s'y attendre. Plusieurs vélos étaient garés là, abandonnés depuis bien longtemps. La pluie rendait le sol glissant. Le silence était encore plus lourd ici, où le vent ne soufflait pas. On n'entendait que le plic, plic de la pluie sur les dalles.

Toujours avec le pistolet, Alex avait forcé la porte donnant, au premier étage, sur les bureaux. Une fois la porte d'entrée franchie, toutes les pièces étaient reliées entre elles, sans aucune porte fermée à clé. Ils purent circuler librement dans l'ensemble de l'énorme bureau, équipé de dizaines d'ordinateurs ultra-plats, de classeurs rangés dans d'imposantes étagères murales, de dossiers éparpillés sur les meubles et le sol. L'endroit semblait avoir été quitté précipitamment - les hommes avaient dû être contaminés, ici comme ailleurs.

Lackberg avait distribué les tâches. Chacun s'occuperait d'une pièce. Ils commenceraient par fouiller les ordinateurs, puis les dossiers papier. Par chance, l'électricité fonctionnait et les postes n'étaient pas protégés par mot de passe. Le logo du parti s'afficha sur l'écran lorsque Lisbeth alluma l'ordinateur que Bertil Lackberg lui avait désigné.

Le clavier possédait un certain nombre de touches qu'elle ne connaissait pas. Innovation technologique, pensa-t-elle. Elle s'abstint de toucher aux parties inconnues et se mit en quête de l'option "Recherche" dans l'ordinateur. Le système d'exploitation était radicalement différent de son habituel Mac, sur lequel elle travaillait. Il lui fallut presque une demi-heure avant de comprendre comment il fonctionnait.

Les mains légèrement tremblantes, elle tapa "virus H2C5" dans la case prévue à la recherche interne. L'engin lui trouva des dizaines de fichiers en l'espace d'une seconde. Performant, le truc.

"Mission H2C5 - CONFIDENTIEL", disait l'un des documents. Elle l'ouvrit, fébrile. Il s'agissait apparemment d'un mail envoyé à partir de l'ordinateur. Le destinataire était un certain Erik Winter, des laboratoires Von Sydow. Elle n'en avait jamais entendu parler.

Lisbeth lut le mail, penchée sur l'écran comme si elle avait l'intention de pénétrer à l'intérieur.

"Mission H2C5 - Procédure. Résumé : J - 46.

1 - Propagation du virus

Dans 46 jours, la molécule du virus sera d'abord injectée dans les canalisations de la ville, où elle se propagera dans tous les foyers par l'utilisation quotidienne de l'eau courante (bain, vaisselle, etc). Puis le virus se transmettra par simple contact, contaminant ainsi la population à un rythme soutenu. L'origine du virus sera officiellement inconnue de tous.

2 - Campagne de vaccination

Attendre que le virus ait contaminé un certain nombre de personnes. Contribuer à créer un mouvement de panique, par l'intermédiaire des médias. Une fois que la population suédoise se sent vulnérable et impuissante, lancement d'une campagne de vaccination massive visant à tuer les cellules virales sans délai. Nous insisterons sur le fait que c'est NOTRE parti qui est à l'origine du vaccin qui a sauvé l'humanité in extremis.

Cette procédure et les sacrifices qu'elle exige permettra à notre parti de remporter haut la main les élections de 2059, et d'instaurer une fois pour toutes la confiance de la population suédoise envers la Nationaldemokraterna."

Lisbeth eut envie de se pincer pour voir si elle ne rêvait pas. Oui, ce ne pouvait être qu'un rêve. Un terrible cauchemar. Elle parcourut à nouveau le mail des yeux. Les mots flottaient devant son visage, comme en relief. Elle ne parvenait pas à assimiler ce qu'elle venait juste de lire.

C'est pas possible.

Les salauds. Putain, les salauds.

Et pourtant... Le texte qu'elle avait sous les yeux ne laissait pas place au doute. Le parti était bel et bien responsable lui-même du virus qui avait détruit toute forme de vie sur terre. Lancer le virus pour mieux lancer le vaccin. Lancer le vaccin pour s'imposer en sauveurs de l'humanité.

Elle posa le regard sur le mot "sacrifices". Tu parles, ouais. Ils ont sacrifié le monde entier, à commencer par eux-mêmes.

Combien de gens innocents avaient-ils l'intention de laisser mourir avant de jouer aux héros avec leur vaccin miracle ? Combien de "sacrifices" étaient exigés pour gagner ces élections ?

Des vies humaines, putain. Des vies humaines pour une élection.

C'était un film. Un mauvais film. Pas la réalité. Ce n'était pas envisageable.

Et pourtant.

...

55 h 12 min

Lisbeth Gunnarsson retira son uniforme et prit place dans son caisson. Elle attendait le docteur Malmström lui fixe les électrodes sur la poitrine en vue du saut temporel de retour. Åke était occupé avec Sinead Madison, deux caissons plus loin.

Bertil Lackberg avait jugé inutile de s'attarder dans le futur une fois la terrible vérité découverte. Il n'y avait plus rien à chercher, plus rien à trouver. A la découverte du mail par Lisbeth avait succédé une autre découverte, faite par Malmström, cette fois. Un courrier papier adressé aux leaders de la Nationaldemokraterna.

Il y était question d'abandonner la campagne de vaccination. Le laboratoire Von Sydow, paniqué, écrivait que le contrôle du virus leur avait lamentablement échappé. Qu'ils avaient sous-estimé la portée du problème qu'ils avaient eux-mêmes créés. A l'image d'un Frankenstein échappant à la domination de son créateur, le virus avait vécu son propre chemin, semant la mort sur son passage. Le parti avait assisté, impuissant, à la lente destruction de l'humanité. Destruction dont ils étaient responsables.

Il était question du mode de propagation du virus. "Nous pensons", écrivait Erik Winter, "que le virus H2C5 se propage sans même besoin de contact entre deux individus. Des cas isolés dans diverses parties du monde prêtent à croire à une propagation par l'air."

Lisbeth n'osait pas imaginer le calvaire qu'avaient vécu les gens avant de mourir. Assister, chaque jour, à la maladie de leurs proches. Enterrer leurs amis, leur famille, les uns après les autres. Se terrer chez eux, évitant tout contact avec l'extérieur, dans l'espoir d'être épargnés.

En vain.

Malmström se dirigea vers elle et posa les électrodes sur sa poitrine, juste au-dessus des seins. Elle entendit le bip bip de son moniteur, mesurant son rythme cardiaque. Son coeur battait vite. Rien d'étonnant.

En silence, ils étaient sortis des locaux déserts de 186, Kungsgatan. Ils avaient marché sous la pluie pour regagner la salle blanche. Enlevé leurs uniformes, remis leurs armes et leurs montres à Bertil Lackberg qui, les mains tremblantes, les avait rangées dans la mallette noire.

Lorsque chacun fut installé dans son caisson, Malmström de dirigea vers le sien, s'occupa lui-même de ses électrodes et se saisit d'une télécommande. Il demanda si tout le monde était prêt. Oui. Personne ne posa de question. Il n'y avait rien à dire.

Juste avant de quitter le Stockholm de 2081, juste avant qu'Åke n'appuie sur le bouton, Lisbeth Gunnarsson pria de toutes ces forces pour que jamais, jamais, ce futur qu'ils venaient de découvrir ne se réalise.

...

30 septembre 2021

Lisbeth Gunnarsson se promenait sur le quai de Nybrokajen, main dans la main avec Lars Bergenhem, qui partageait sa vie depuis cinq ans. Le soleil brillait et les arbres qui bordaient le quai se reflétaient dans l'eau scintillante. Les oiseaux leur offraient un véritable concert, apparemment ravis du beau temps qui revenait après une semaine de brouillard et de grisaille.

Lisbeth avait pris deux semaines de congé après son retour de l'an 2081. Le patron ne s'y était pas opposé. Tous savaient que les cinq équipiers de l'expérience avaient grand besoin de se remettre de leurs émotions.

L'activité des derniers jours semblait loin, déjà, alors qu'elle marchait avec Lars le long de l'eau. Les médecins qui les avaient accuillis à leur retour, qui leur avaient fait passer un examen complet. Les journalistes qui s'étaient précipités, en quête d'un scoop inédit venant du futur. Les organisateurs du projet qui les avaient harcelés de questions.

L'équipe de Bertil Lackberg leur avait tout raconté. La découverte d'un Stockholm fantôme. Les coupures de journal qui en expliquaient les raisons. L'intrusion dans les bureaux de la Nationaldemokraterna, et les terribles découvertes qui y avaient été faites. Les propriétés du virus. Le déroulement des événements tels qu'ils étaient archivés dans les ordinateurs du parti. Le nombre de morts augmentant à une vitesse alarmante. Les symptômes du H2C5, les nausées, la fièvre les les plaques rouges. Le mode de propagation. L'eau. La peau. L'air.

Trois jours de rapport, de discussions, de mines stupéfaites avaient suivi leur retour. Personne ne voulait les croire, au début. La nouvelle avait affolé l'ONU. Aussitôt, il avait été question de mettre un terme à l'existence du parti Nationaldemokraterna. Trop risqué.

Il ne faut jamais, jamais que ça arrive, avait déclaré le président de l'ONU. Il faut sauver ce monde avant qu'il ne soit trop tard. Avant que l'idée même de la propagation du virus ne soit née.

Lisbeth chassa de ses pensées le futur cauchemardesque qu'elle avait brièvement entrevu. Depuis son retour, elle faisait des rêves toutes les nuits. Elle revoyait Fredsgatan, désespérément vide et silencieuse. La danseuse Maria Östergalven dans sa robe blanche, à genoux dans sa cave de brique. Les plaques rouges sur ses bras. La fosse remplie de cadavres. La puanteur.

Elle n'avait pas envie de penser à tout ça. Elle serra la main de Lars et regarda le ciel. Pas de virus dans l'air. Pas de néo-nazis fanatiques prêts à propager une pandémie mortelle.

L'ONU allait empêcher ce futur de se produire.

Tout irait bien.

...

2 octobre 2021

Sinead Madison rentra tard. Elle avait passé la soirée en boîte avec des amis. Elle se sentait épuisée. Elle retira ses bottes à talons, son manteau et ses gants, et se glissa dans un bain chaud. Elle avait froid.

Le bain ne la réchauffa pas. Elle tremblotait, les bras serrés contre sa poitrine. Elles e sentait un peu fiévreuse. Elle espérait que ça ne soit pas la grippe qu'elle attrapait tous les hivers Pas déjà, on n'est qu'en octobre, merde.

Beaucoup plus tard, elle sortit du bain. Son coeur cognait contre ses tempes. Elle avait mal à la tête. Ça t'apprendra à trop boire, pensa-t-elle. Tu sais bien que ça ne te réussit pas. Elle n'avait jamais très bien supporté l'alcool.

Mais quand même.

Sa tête lui faisait vraiment mal. Un peu trop pour une simple gueule de bois.

Elle abandonna sa serviette sur le rebord de la baignoire et attrapa sa chemise de nuit, pendue sur un crochet à la porte de la salle de bain. Elle avait chaud, maintenant. Trop. Elle transpirait.

En enfilant sa chemise de nuit, elle se tourna vers la grande glace qui couvrait une partie du mur en face de la porte. On s'y voyait presque en entier.

Elle cligna des yeux, les ferma. Les rouvrit. Examina à nouveau son reflet.

Déglutit.

Là, sur ses cuisses et le bas de son ventre, s'étalaient, cramoisies sur sa peau pâle et couverte de sueur, des taches rouges.

A cet instant, alors qu'elle était en train d'assembler les pièces du puzzle dans sa tête, alors qu'elle se revoyait debout au bord de la fosse, les effluves des cadavres contaminés lui montant aux narines, la pensée terrible frappa Sinead Madison que personne, personne ne pouvait échapper à son propre futur.

Il était déjà trop tard.

FIN